Sexisme et violences sexuelles en écoles d’ingénieur : un constat alarmant

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À la demande de l’Insead, j’ai conçu des formations sur la prévention du harcèlement et des agressions sexuelles. À cette occasion, j’ai effectué des recherches approfondies sur les violences sexuelles commises sur les campus, notamment aux États-Unis. Et les résultats de ces recherches m’ont stupéfiée.

De récents articles mettant en cause des écoles françaises très prestigieuses comme Saint-Cyr et Polytechnique m’ont questionnée quant à la pertinence de ces travaux de recherche en France. La spécialiste en études de genre Coline Briquet m’a donné des éléments de réponse. En 2016, elle a réalisé en collaboration avec l’Association Femmes Ingénieurs, une enquête sur les conditions d’études des filles en école d’ingénieurs. Dans ce cadre, elle a interrogé 950 filles et 634 garçons qui poursuivent leurs études dans 90 écoles d’ingénieurs françaises sur les conditions d’études des filles. Et les résultats sont alarmants.

Violences sexuelles en écoles d’ingénieur : un bilan en trompe l’œil

Les réponses des étudiants sont dérangeantes. Au XXIème siècle, l’élite française âgée de moins de 25 ans est aussi sexiste que la population générale. Pire : dans de nombreux établissements, le sexisme est complètement banalisé. Et les étudiants – garçons comme filles – se désolidarisent des quelques personnes qui peuvent s’en offusquer.

Les jeunes femmes en école d’ingénieurs sont beaucoup plus la cible de tentatives de viol ou de viol que la moyenne nationale. Plus les filles sont minoritaires au sein des écoles d’ingénieur, plus elles sont les cibles d’agressions sexuelles. Paradoxalement, les garçons, plus que les filles, sont demandeurs de plus de mixité.

Comme sur les campus américains, l’alcool semble être impliqué dans 80% des cas d’agressions sexuelles. Les agresseurs évoluent dans une quasi totale impunité, dans un climat de banalisation et d’indifférence, voire d’omerta de la part de leurs camarades et des instances académiques.

Un bien-être apparent des filles en écoles d’ingénieur

Interrogées sur leurs cadres d’études et de vie, les étudiantes s’affirment très satisfaites, voire même plus que les garçons. Elles se sentent acceptées et reconnues pour leurs qualifications et compétences par leurs camarades masculins et les enseignants.

« Je ne me suis jamais demandé si en tant que femme, j’avais ma place en école d’ingénieur et personne ne m’a jamais fait de remarque là-dessus (…) je me sens parfaitement à l’aise et intégrée, sur le plan scolaire je ne me suis jamais sentie traitée différemment parce que je suis une femme. (…) Pour le moment, je n’ai pu observer que des points positifs à être une femme ingénieure. »

Le sexisme totalement banalisé

Sur base de ce constat, on pourrait conclure que la culture des grandes écoles est propice à l’épanouissement de tous. Et que les hauts standards d’éducation vont de pair avec le respect et le bien-être de chacun. Or, c’est ici que commence le malaise.

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Les agressions verbales sexistes font partie de l’ordinaire

Presque 2/3 des jeunes femmes ont subi directement ou ont été témoins de violences verbales sexistes ou sexuelles sur le campus, et 43 % les subissent régulièrement.

Filles comme garçons sont très divisés quant au niveau de gravité de ce sexisme ambiant. Pour les témoins féminins, «il y a des dérives mais il faut arrêter d’en faire tout un drame ». « Je pense qu’il faut pouvoir s’adapter (…). Il faut prendre des blagues comme telles et ne pas prendre la mouche pour un rien, ensuite tout se passe très bien en école ».

L’étude pose pourtant le lien entre sexisme et stress : les filles qui déclarent être régulièrement la cible ou le témoin de propos sexistes ou sexuels sont 51% à être stressées souvent ou en permanence (contre 37% chez celles qui ne le sont pas) et 61% des filles qui déclarent subir des blagues sexistes et sexuelles sont très stressées.

Certaines jeunes femmes ont conscience des injonctions paradoxales auxquelles elles font face :

  • d’une part maintenir un comportement discret,
  • d’autre part ne pas être aguicheuse ou provocante tout en acceptant d’autre part, la sur-sexualisation de la vie associative étudiante.

Les témoignages féminins sont édifiants : « Un mec qui se met à poil en soirée est super cool, une fille qui se met en soutien-gorge est une chaudasse qui cherche à se faire tripoter/baiser. » « À la fin de l’année, on désigne la fille qui est supposée avoir eu le plus de rapports sexuels. Elle devient la salope de la promotion. Les élèves des autres promotions la connaissent ensuite uniquement à travers ce titre. »

Les étudiantes privilégient les stratégies d’évitement

Pour faire face, les stratégies féminines mises en œuvre sont l’évitement, la banalisation ou l’euphémisation, voire la surenchère de propos sexistes. Entrer en résistance ou combattre l’atmosphère sexiste serait prendre le risque de la mise à l’écart. En témoigne une jeune femme : “les écoles d’ingé, notamment les plus élitistes, sont des lieux où le sexisme règne en maître (…). Si on refuse cette vie étudiante et associative, on est un paria. Ceci dit la plupart des filles n’y voient pas le sexisme (pourtant évident) ou le prennent avec fatalité.”

À titre de comparaison, l’Espagne et la Grande-Bretagne semblent être en meilleure posture : 42% des étudiantes espagnoles et 37 % des étudiantes anglaises ont été la cible ou le témoin de commentaires sexistes ou de commentaires dégradants à caractère sexiste (soit respectivement 21 et 26 % de moins que les étudiantes en école d’ingénieur en France).

Des taux alarmants d’agressions sexuelles en écoles d’ingénieur

En moyenne, une étudiante sur 10 déclare avoir subi une agression sexuelle sur le campus. C’est presque dix fois plus que la population civile (étude de l’INED en 2016).

De même, 6% des étudiantes ingénieur déclarent avoir subi une tentative de viol, 3% un viol. Or selon l’ étude de l’INED, 3,7%, des femmes entre 20 et 69 ans, déclarent a avoir subi une tentative de viol ou un viol au cours de leur vie.

Moins il y a de filles dans les écoles, plus il y a de violences sexuelles physiques et sexistes. Elles touchent 17 % des filles dans les établissements où les étudiantes sont en forte minorité (moins de 10%).

Dans 96% des cas, ces violences sont perpétrées principalement ou uniquement par des étudiants masculins.

Les signaux de bien-être et la mixité

Malgré tout, les étudiantes en écoles d’ingénieur se décrivent majoritairement satisfaites et épanouies. Ce qui peut sembler assez contradictoire. Dans les écoles où elles constituent moins de 10 % des effectifs, une étudiante sur 3 présente des troubles alimentaires. Or, la moyenne est d’une étudiante sur 5 dans tous les établissements confondus. Elles sont aussi 3 fois plus nombreuses que la moyenne à prendre de la drogue.

Presque une étudiante sur 4 prend des anxiolytiques ou des antidépresseurs (c’est moins d’une sur 5 en moyenne). Et plus de 6 étudiantes sur 10 (contre 4 sur 10 pour la moyenne) a envisagé d’arrêter sa formation.

Il est à noter que les étudiantes qui ont abonnés leurs études d’ingénieur ne sont pas incluses dans ce travail de recherche.

Violences sexuelles en école d’ingénieur : deux éléments d’analyse

Le rôle de l’alcool : minimiser la gravité des faits

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Les violences sexuelles souvent associées à l’état d’ébriété

80% des filles en école d’ingénieur pensent que la consommation d’alcool est un des principaux facteurs favorisant ces violences verbales et physiques. Les recherches menées sur les campus Américains indiquent que, dans 80% de cas de violences sexuelles, la victime cible est dans un état d’ébriété avancée (source : Lisak D. Phd« Predators : uncomfortable truths about campus rapists », New England Board of Higher Education, 19-21 (2004).)

Ces recherches ont également permis d’établir le rôle de l’alcool dans les violences sexuelles sur campus. En effet, il était communément admis que les agressions sexuelles étaient le résultat malheureux de dérapages d’étudiants co-responsables, évoluant dans le brouillard épais des vapeurs de l’alcool.

En fait, il a été établi que l’alcool est utilisé comme arme par des prédateurs qui préméditent leurs forfaits et ciblent leurs victimes. Celles-ci font partie du cercle des étudiantes qu’ils connaissent bien. Ils les encouragent à boire de l’alcool et/ou attendent qu’elles soient en état d’ébriété avancée pour ensuite les isoler et les agresser sexuellement.

L’alcool favorise l’impunité des prédateurs sexuels

Ce modus operandi a de nombreux avantages pour garantir leur impunité :

  • Les agressions se commettent sans, ou avec très peu de violence physique ;
  • L’état d’ébriété de la cible discrédite ses propos si elle décide de se plaindre ;
  • Dans un contexte de sexisme généralisé (voir plus haut), c’est la victime qui porte le blâme pour son comportement.

Cette façon de procéder a une conséquence encore plus étonnante. Si l’agresseur reconnaît qu’il a eu des relations sexuelles non consentantes, il ne se reconnaît pas comme un violeur.

En effet, comme la population générale, l’agresseur associe viol au fait de violenter et extorquer des rapports sexuels à une personne qu’il ne connaît pas dans un endroit sombre. Il ne se reconnaît pas comme violeur lorsqu’il part en soirée avec une stratégie de manipulation pour amener à mettre à mal le libre arbitre d’une cible qu’il connaît bien et avoir des rapports sexuels non consentis.

Rappelons que le viol n’est pas une pulsion sexuelle mal canalisée : c’est une pulsion de domination, de contrôle, voire de destruction.

Le sexisme invisible et la culture du viol

La banalisation du sexisme a pour corollaire l’émergence de la culture du viol.

Le Canada est un des pays pionniers en matière de législation contre le sexisme et les violences sexuelles.

D’après la fédération des syndicats étudiants canadiens, une culture du viol est une société où les institutions et les pratiques sociales et culturelles cautionnent, banalisent et normalisent la violence sexuelle. Celle-ci est tellement banalisée par les émissions de télévision, la publicité, la musique et les blagues que cette violence est rendue invisible et perçue comme inévitable plutôt que comme un problème qui doit changer.

Une enquête Ipsos (2016) démontre que la culture du viol est très ancrée en France. Les préjugés et représentations sexistes des jeunes français sont particulièrement inquiétants. Ils les amènent à excuser ou minorer la responsabilité des agresseurs sexuels et mettre en cause le comportement des victimes.

Les recherches menées dans les écoles d’ingénieur démontrent qu’elles n’y font pas exception. « Une amie a été victime d’un double viol en soirée. Toute l’école a été au courant et l’écrasante majorité est restée dubitative et passive – “elle l’avait bien cherché”, “elle était consentante” – et témoignait plus de soutien pour les violeurs que pour la victime – “les pauvres, on va pas les lapider sur la place publique, ils sont victimes eux aussi”. »

Les remèdes pour soigner ces malades qui s’ignorent

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Faire évoluer la culture des écoles d’ingénieur

Les recherches l’ont démontré : le sexisme, le harcèlement et les agressions sexuelles se développent lorsque la culture d’une entreprise ou d’une école y sont propices. Pour faire évoluer la culture, il faut s’appuyer sur le « ventre mou » de l’organisation, la majorité silencieuse qui voit, subit et ne dit rien.

Un étudiant déclare : « Je pense sincèrement que beaucoup d’étudiants hommes sont tout aussi sidérés que je le suis par comment sont traitées les femmes mais n’osent pas l’affirmer devant les autres. Comme si être une femme était une condition dégradante. »

Combattre le sexisme et les agressions sexuelles est souvent assimilé à l’aseptisation de la séduction entre hommes et femmes, la censure de l’humour, l’anéantissement de la spontanéité et de l’insouciance.

Ça ne l’est en aucun cas. Pour faire évoluer la culture dans les écoles d’ingénieur, il faut faire de la pédagogie : expliquer les mécanismes du sexisme et de l’agression sexuelle, qui sont contraires à tout rapport de séduction.

C’est aussi permettre à la vaste majorité silencieuse de prendre conscience qu’elle a un rôle majeur à jouer pour contrer les plaisanteries dénigrantes, propos et attitudes qui leur déplaisent.

Impliquer les associations d’étudiants

Les relais privilégiés pour faire évoluer la culture sont les associations d’étudiants, en particulier les BDE. Ils sont les interfaces privilégiées, car ce sont eux qui « donnent le ton » sur les campus. C’est eux qu’il faut sensibiliser et informer en premier pour ensuite co-construire un plan d’action.

Former les responsables des écoles d’ingénieur

Les gestionnaires de l’enseignement supérieur ne peuvent plus faire l’économie de la formation. Celle à la prévention du harcèlement et des agressions sexuelles d’une part. Et celle de la gestion des plaintes d’autre part. En effet, depuis le mouvement #MeToo, ils encourent des risques juridiques mais aussi de réputation. Et ceux-ci peuvent être extrêmement dommageables.

Politique de zéro tolérance

Si le sexisme est l’affaire de tous, l’immense majorité des agressions sexuelles est le fait d’un très petit nombre d’étudiants. Il est du ressort des associations d’étudiants de faire évoluer les mentalités sur le campus.

Quant aux instances dirigeantes des écoles supérieures, elles ont une responsabilité. Celle de créer et faire respecter un cadre qui garantisse l’accès au savoir dans les meilleures conditions.

Conclusion

Martin Luther King disait à propos de la ségrégation : « Ce qui m’effraie, ce n’est pas l’oppression des méchants, c ‘est l’indifférence des bons ».

La ségrégation nous apparaît aujourd’hui comme un système d’oppression ignominieux. Il a pourtant été longtemps un système accepté par la majorité des américains, y compris les afro-américains.

En mobilisant la majorité silencieuse des milieux élitistes, espérons que le sexisme et les agressions sexuelles paraitront bientôt aussi archaïques que la ségrégation.

 

Si vous voulez partager une expérience, un témoignage, une indignation, ou si vous voulez proposer des suggestions, des idées, n’hésitez pas à commenter cet article ou à m’écrire en privé à isabelle [a] isabellehenkens.com.

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